Les grandes tendances du 9e art en librairie

Publié le 09.12.2019
Pour comprendre les grandes tendances en matière de BD en librairie, nous avons rencontré Olivier Maltret de la librairie spécialisée Univers BD dans le 10e arrondissement de Paris. Libraire, mais aussi journaliste spécialisé BD depuis 1993, il a une expertise éclairante sur le secteur et ses évolutions.
Olivier Maltret, libraire à Univers BD

Pouvez-vous vous présenter ? Depuis combien de temps travaillez-vous dans l’Univers de la BD et dans cette librairie ?

Je m’appelle Olivier, j’ai 55 ans. Je travaille dans la BD depuis 1993 exactement. J’ai un parcours de journaliste spécialisé BD. J’ai créé la revue des BD dans sa première mouture. Je suis actuellement le rédacteur en chef de la revue Canal BD Magazine, qui est la revue que les libraires du réseau achètent pour offrir à leurs clients. Nous sommes une petite équipe de rédaction de 4 personnes.

Depuis la fin des années 90, je suis également libraire à temps partiel. Cela me permet d’être en contact direct avec les lecteurs, et c’est irremplaçable. Depuis 7 ans, je travaille avec le créateur de la librairie Univers BD rue du Château d’eau dans le 10e arrondissement. Elle a été fondée il y a 17 ans par Ludovic Leauté, qui est un ami. Mes deux métiers se complètent parfaitement.

Avez-vous observé une évolution du secteur de la BD ces dernières années ?

Plus qu’une évolution, c’est véritablement une révolution !

Quand j’ai commencé ma carrière de journaliste spécialisé BD au tournant des années 80-90, il y avait peu de maisons d’édition : Casterman, Dargaud… Nous étions alors à la fin d’un cycle et ces maisons d’édition classiques n’avaient pas forcément percuté les nouvelles tendances. Nous étions tous très loin d’imaginer ce que serait la BD en 2019 c’est-à-dire un domaine extrêmement créatif avec une variété de dessins et de thèmes. À l’époque, personne ne prenait au sérieux les auteurs et les journalistes BD encore moins, on me regardait comme un extraterrestre !

Ça a explosé indéniablement au cours des années 90 grâce aux labels indépendants comme l’Association, Cornélius, les Requins Marteaux, Six pieds sous terre, etc … qui ont ouvert les portes à d’autres auteurs et à de nouvelles formes de dessins. L’Association était la première maison d’édition à proposer des beaux récits autobiographiques en BD, chose qui ne se faisait absolument pas auparavant. L’Association a permis l’introduction du réel et de l’humain dans la BD ! De grands auteurs comme Guy Delisle avec ses chroniques de Jérusalem ou de Pyongyang ont marqué les esprits.

Il faut aussi noter le rôle clé qu’ont joué deux grandes maisons classiques : les éditions Soleil et les éditions Delcourt qui sont nées dans les années 90. Elles ont beaucoup fait bouger les lignes avec des grandes séries telles que De cape et de crocs. Cela a été un double coup de jeune dans la BD classique et grâce aux éditeurs indépendants !

Dans les grandes écoles d’art en France, la bande dessinée a enfin le droit de cité aujourd’hui ! Donc nous avons des jeunes auteurs qui sont extrêmement talentueux comme Bastien Vivès par exemple.

Que pouvez-vous nous dire des grandes tendances du marché ?

Le marché s’est incontestablement féminisé. En 1990, Il y avait seulement 4 femmes auteurs :  Claire Brétécher, Florence Cestac, Annie Goetzinger, Chantal Montellier. Et ce n’était guère mieux du côté du lectorat. En 1993, au Festival d’Angoulême il y avait 98% d’hommes : libraires, lecteurs, auteurs, c’était un monde uniquement masculin.

Énormément de lectrices aujourd’hui ont commencé par Persepolis de Marjane Satrapi. C’est parce que les sujets ont changé que le lectorat a changé. La presse s’est emparée du phénomène Persepolis car la qualité était au rendez-vous. Cela a permis de convaincre des gens qui ne lisaient pas de BD à l’origine. Ce fut un choc esthétique, un vrai coup de cœur que les gens avaient envie de partager et de faire découvrir. Suite à Marjane Satrapi, il y a eu aussi le phénomène Pénélope Bagieu, qui a eu également un rôle clé. Elle a toujours eu un coup d’avance mais elle a toujours eu l’intelligence de se renouveler et de ne pas surfer sur ses précédents succès.…

C’est parce qu’il y a des auteurs de qualité que la BD connaît un succès durable. Ce n’est pas un épiphénomène ou une mode ! Je suis plutôt très optimiste, la BD est bien installée sur plus d’une génération maintenant, et chaque semaine, on continue de découvrir des choses incroyables !

Peinture sur la devanture de la librairie Univers BD

Quelle est la sociologie de vos acheteurs, lecteurs ? A-t-elle changé depuis que vous êtes dans le métier ?

En 1990, le lectorat était facile à cibler, c’était des hommes entre 15 et 45 ans. Aujourd’hui, le lectorat est bien heureusement plus diversifié à tout point de vue : âge, profession, parcours.

Auparavant, il fallait avoir la culture BD pour lire de la BD et nous rencontrions, en tant que libraires, plutôt des collectionneurs ! Aujourd’hui nous avons une nouvelle génération de lecteurs qui vient de la littérature générale. Cette nouvelle génération est certainement beaucoup plus curieuse, elle a envie d’être surprise et de faire des nouvelles découvertes alors que les collectionneurs eux restaient dans les mêmes rails de ce qu’ils aimaient.

La sociologie de la librairie ressemble à la sociologie du quartier. Aujourd’hui, nous avons autant de lectrices que de lecteurs !

Vous parliez de collectionneurs, justement la BD explose dans les maisons de vente aux enchères, comment expliquez-vous cela ?

L’arrivée de la BD dans les salles de vente a effectivement accentué le côté sérieux de la BD ! Il faut compter 300 000 euros pour un original d’ Hergé par exemple !

Quelle est la part d’éditeurs indépendants et de gros éditeurs dans votre librairie ?

La part des indépendants reste importe. Elle représente plus d’un tiers des éditeurs.

Il y a énormément de petites structures indépendantes qui sont extrêmement dynamiques et qui font un travail remarquable. On peut citer : les éditions çà et là, les éditions 2024…

Aujourd’hui, il y a 300 maisons d’édition qui font de la BD alors qu’avant il y en avait seulement une douzaine. Proportionnellement il y a donc plus d’indépendants et une offre d’une richesse incroyable.

Quelles sont vos meilleures ventes en 2019 ?

La meilleure vente 2019 c’est Astérix avec la sortie en octobre de la Fille de Vercingétorix. Avec plus d’un million de ventes dans toute la France, c’est un phénomène totalement hors norme.

Sinon, on retrouve les grands best-sellers comme Blake et Mortimer, Largo Winch …

En dehors de ces incontournables, nous avons aussi chaque année des vraies surprises et des titres de maisons indépendantes qui font d’excellentes ventes. On peut citer par exemple Zaï Zaï Zaï Zaï de Fabcaro aux éditions Six pieds sous terre qui a vendu 250 000 exemplaires, les Vieux Fourneaux, ou encore Moi ce que j’aime c’est les monstres.

Quand des bouquins sont bons ça se traduit plus qu’avant en vente. Les gens en parlent, se conseillent entre eux, et les réseaux sociaux participent aussi évidemment à ces succès.

 Quels sont vos 5 coups de cœur BD pour l’année 2019 ?

Les Indes Fourbes d’Ayroles et Guarnido

Les Indes Fourbes d’Ayroles et Guarnido publié chez Delcourt : c’est la rencontre de deux auteurs majeurs dans un grand récit picaresque de 160 pages brillamment écrit avec un dessin magnifique. C’est le coup de cœur à l’unanimité des trois libraires qui travaillent ici.

L'Année de la comète de Clément Vuillier

Autre gros coup de cœur de l’année : un livre très original L’Année de la Comète (2024) de Clément Vuillier qui donne une idée de ce que peut faire en qualité une toute petite maison d’édition. Le dessin de ce jeune illustrateur est absolument somptueux, avec beaucoup d’originalité. Il n’y a pas de titre sur la couverture, et aucun texte à l’intérieur. C’est un projet audacieux et hors norme !

In Waves

In Waves d’AJ Dungo publié chez Casterman est une véritable découverte de cet auteur américain. C’est une œuvre autobiographique remarquable. Ça peut paraître très curieux de la présenter ainsi mais c’est sans doute la plus belle bande dessinée sur le deuil et c’est aussi la plus belle bande dessinée sur le surf ! Le dessin est d’une élégance folle.

Jim Curious, Voyage à travers la jungle de Mathias Picard

Jim Curious, Voyage à travers la jungle de Mathias Picard (2024) est absolument remarquable. Je n’ai jamais vu une 3D qui marche comme celle-là ! On met les lunettes et on plonge dans un univers de jungle en suivant ce petit personnage ! Les enfants comme les adultes sont sous le charme.

Charlotte Perriand, Une architecte française au Japon (1940-1942) de Charles Berbérian.

Et enfin, le dernier livre de Charles Berbérian a une résonance dans l’actualité car il parle de Charlotte Perriand qui a une très belle exposition en ce moment à Paris. Je connaissais le travail de designer de Charlotte Perriand, mais grâce à ce roman graphique, j’ai découvert la femme absolument moderne qui a 100 ans d’avance sur son époque.

Que pensez-vous de la manifestation nationale BD 2020 ? Qu’attendez-vous d’un événement d’une telle ampleur ?

Enfin ! La BD est acceptée comme un médium parmi d’autres. C’est une reconnaissance institutionnelle importante pour la BD qui a jusqu’à lors fait son chemin dans la marge. C’est un nouveau palier de franchi. Cet événement aurait été inimaginable il y a 25 ans !

Tous les projets audacieux qui sont soutenus par le CNL depuis des décennies ont aussi permis cette visibilité !

J’attends une confirmation de toutes ces tendances que j’ai déjà évoquées et qu’elles se solidifient encore davantage.

Univers BD

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75010 Paris

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